Les quatre vérités de Jean-Marc Vaudiau
Penser par soi-même
On pense toujours comme
d’autres pensent, et
l’originalité est tellement rare
qu’on ne la remarque jamais.
C’est le mot d’ordre de ceux qui contestent l’ordre établi, car à leurs yeux cet ordre provient du fait que tout le monde suit le troupeau sans aucun esprit critique et que personne ne pense par lui-même. Ben voyons! Pour penser il faut tout d’abord des mots, une langue, des règles. Penser, c’est se dire des choses. Or les mots sont toujours ceux qu’on nous a appris, ils ne viennent pas de nous mais de la communauté qui les utilise et les transmet. De même l’organisation de ces mots: c’est la langue qui leur donne un ordre, un sens. Ici encore, la langue ne vient pas de nous, mais de l’héritage que nous avons reçu; elle impose un cadre assez strict, d’ailleurs.
Les idées, maintenant. Mais les idées sont ce qu’il y a de moins personnel, les idées se passent d’une intelligence à l’autre, se transmettent lors de lectures, de discussions, d’écoute des médias ou des réseaux sociaux! Une bonne idée devient instantanément la mienne et si j’émets une bonne idée, vous me la volez aussitôt. C’est ainsi. En fait, on pense toujours comme d’autres pensent, et l’originalité est tellement rare qu’on ne la remarque jamais.
On me rétorque: «Vous avez raison, mais moi, j’organise ces idées venues des autres à ma manière, c’est-à-dire autrement». Ah bon? Donnez-m’en un exemple, un seul. On ne peut que rarement penser sans les autres, car toute pensée est collective; le reste est de la mauvaise foi.
Mais alors, que signifie la lancinante injonction de «penser par soi-même»? Etre critique envers l’ordre établi n’est pas un signe d’autonomie de la pensée, mais celui d’un caractère qui ne se satisfait pas d’une situation imposée. Les mauvais caractères sont souvent en désaccord avec le monde, chacun en fait l’expérience. Alors, ne sommes-nous que ce que les autres font de nous? Non. Seulement l’originalité des êtres ne provient pas de la pensée, car nous ne sommes pas réduits à notre pensée, fort heureusement. La pensée est superficielle, changeante, et il existe une profondeur qui touche tout notre être: nous sommes une âme et un corps, les deux.