Le succès du polar romand ne se dément pas.

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Coup triple pour l’éditeur Slatkine

Le polar romand passe aux choses sérieuses

19 Avr 2023 | Culture, histoire, philosophie

Le succès du polar romand ne se dément pas. Toujours plus d’auteurs, qui viennent rejoindre les deux poids-lourds suisses romands du domaine, Marc Voltenauer et Nicolas Feuz, sont présents dans un rayon devenu incontournable dans toute librairie. La nouveauté est que des sujets sérieux, comme la politique, les mœurs ancestrales ou la cybersécurité, servent de thèmes aux traditionnelles et classiques enquêtes policières. Sélection de trois ouvrages, tous parus chez Slatkine, qui intéresseront non seulement les amateurs de romans policiers, mais aussi d’autres lecteurs séduits par l’idée de se divertir tout en s’informant.

«Les Cendres ardentes»:
à la découverte du Kanun albanais

À tout seigneur, tout honneur: Marc Voltenauer, l’homme à plus d’un million de lecteurs né en 1973 à Genève, publie une nouvelle enquête de l’inspecteur Andreas Auer. En Suisse, sur les bords du lac de Genève, flotte à sa surface le corps d’une femme atrocement mutilée. Sans l’identité de la victime, le début de l’enquête patine. L’inspecteur Andreas Auer, de la Brigade criminelle, dirige les investigations qui ne s’annoncent pas sous les meilleurs auspices et vont lui faire découvrir à quelles monstruosités les déviances de l’être humain peuvent mener. Dans le même temps, Hubert, un sourd-muet, doué d’une mémoire de l’observation redoutable, est sans nouvelles de Sokol, son ami albanais, depuis plusieurs semaines. Avec Sœur Laura, religieuse lucide et tenace, ils décident de mener leur propre enquête, en partant à sa recherche en Albanie… sur fond de vendetta.
Le roman admirablement bien construit de Voltenauer nous emmène en Albanie. Dans ce pays mystérieux, la vierge jurée (burneshe) désigne une femme qui a décidé de vivre et de s’habiller comme un homme, tout en faisant vœu de chasteté. En contrepartie, elle bénéficie des avantages réservés aux hommes. Cette tradition provient du Kanun, un code coutumier qui remonte au XVe siècle, comprenant un corpus de règles régissant tous les aspects de la vie quotidienne, de l’économie à l’hospitalité en passant par la famille et surtout l’honneur.
Le but du Kanun est de mettre un terme aux querelles intestines entre clans et familles, en introduisant des règles qui encadrent les règlements de compte, à défaut de pouvoir les supprimer. C’est le Kanun qui régit les modalités de la vendetta: «Le sang ne reste jamais impuni».

«Off»: lorsque des spécialistes de la cybersécurité écrivent un polar

L’arrêt soudain de sa distribution d’énergie met le pays le plus puissant du monde (lire: les Etats-Unis) au bord de l’effondrement. Les infrastructures vitales sont atteintes. Les autorités désemparées, faute de comprendre la cause de cet événement inouï, font appel à Lisa Collier, experte internationale en cybersécurité connue pour ses analyses qui vont au-delà de la technologie (lire: Professeur Solange Ghernaouti). Dans le même temps, Kim Miller, son amie journaliste, témoigne sur le terrain de la progression effroyable du collapse d’une Nation. Ce roman de style policier signé de Philippe Monnin et Solange Ghernaouti interpelle sur la vulnérabilité croissante de la société numérisée et interroge sur ses rapports avec les mondes économique, politique et de l’environnement.
Philippe Monnin est l’ancien directeur des rédactions du «Monde informatique» et suit depuis plus d’une trentaine d’années les évolutions du numérique et leurs conséquences sociétales, résultat de la diffusion massive de cette technologie. Quant à la médiatique scientifique Solange Ghernaouti, elle conseille les organisations selon une approche transdisciplinaire sur la maîtrise des risques liés aux technosciences. Professeur à l’Université de Lausanne, ses recherches portent sur la cybersécurité, la cyberdéfense, la lutte contre la cybercriminalité et le cyberpouvoir. Ces spécialistes ont choisi la forme du roman de style policier pour faire pénétrer leurs lecteurs dans le monde de la société numérisée. Excellente façon de procéder, plutôt que d’utiliser la forme classique de l’essai ou de la thèse!

«L’Ombre d’Euphrosyne»: crime et châtiment à l’Hôtel-de-Ville

C’est aussi la forme agréable du roman policier qu’a choisie la pétillante ancienne députée Magali Orsini pour évoquer les arcanes de la politique genevoise. Quand l’improbable jeune maîtresse d’un financier autocrate, sa fille socialo-bobo et son gendre arriviste se retrouvent siéger ensemble au Grand Conseil de la République et canton de Genève, les passions se déchaînent, à l’intérieur et en dehors du microcosme politique. L’Autorité des marchés financiers s’en mêle. Les personnages de ce roman nous tiennent en haleine avec leurs amours et leurs haines tenaces, leurs passés parfois compliqués, leurs ambitions et leurs échecs. L’héroïne Renata di Losio, née sous X, finira-t-elle par savoir qui étaient ses géniteurs? La très belle Myriam vivra-t-elle le grand amour avec «son» journaliste? Et, bien sûr, qui est finalement l’assassin? Les amateurs de politique du bout du lac essayeront de trouver les clefs de ce roman policier réussi et les véritables identités des personnages. Même si «toute ressemblance ne pourrait être que le produit d’une malencontreuse coïncidence», avertit Magali Orsini, née en 1941 et qui connaît de l’intérieur la riche politique genevoise.

Laurent PASSER

 

«Cendres ardentes», par Marc Voltenauer;
«Off», par Philippe Monnin et Solange Ghernaouti;
«L’Ombre d’Euphrosyne», par Magali Orsini,
les trois aux Editions Slatkine.