Edouard Morerod dans son atelier, vers 1912.

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culture & nature - Exposition à Morges

Edouard Morerod, le regard d’abord

10 Avr 2024 | Culture, histoire, philosophie

L’artiste vaudois Edouard Morerod a toujours voyagé comme il a peint, avec cette promptitude à saisir l’instant, le temps de saisir dans les visages l’authenticité tant recherchée. Exposée à la Galerie de l’Hôpital de Morges, une œuvre de lumière, de finesse et de feu qui réenchante les amateurs.

L’enfance, l’insouciance, Edouard Morerod n’y a guère eu droit. Orphelin de père et de mère à douze ans, ballotté d’une pension à l’autre, il sut d’instinct que le sens de sa vie serait tourné vers le dehors, vers l’ailleurs, vers la lumière. Partir tel un impérieux appel pour conjurer le sort. Le large devant lui, comme une sorte d’infini prometteur. Il voulait être écrivain, poète.
Orienté par Théophile A. Steinlen, l’artiste de la liberté, il sera, hors toute école, l’homme du trait et du regard. Nomade solitaire, ce natif d’Aigle/VD (1879-1919) aura beaucoup voyagé durant sa courte vie, du nord au sud de l’Europe, de la Russie des tsars, où il est précepteur, à l’Orient en passant par la Norvège pour rencontrer Ibsen. Dans ses bagages, des villes aussi, à foison, à commencer par Paris où il vit, entouré d’artistes. Dès 1904, l’Espagne l’ensorcelle. L’Andalousie poignante d’un soleil tragique porté par le chant flamenco lui apprend ce qu’est la couleur de l’ombre. Dans ces aspirations migratoires, le Maroc apparaît comme un prolongement de cette découverte ibérique.

L’ailleurs comme vérité

Orientaliste à sa façon, fiévreux, souvent fauché, cet ami de Marius Borgeaud n’est pas en quête d’exotisme; il est celui qui tente inlassablement de transpercer l’apparence pour mettre à jour une réalité humaine. D’abord dessinateur au crayon, au fusain et pastelliste virtuose, le peintre se voue en effet presque exclusivement à la figure, hormis quelques paysages de montagne et pochades à St-Jean-de-Luz. A travers la pureté du trait, le sens exacerbé des nuances et la finesse de la matière veloutée, seule compte l’expression originelle, libérée de fioritures.
En captant ce qu’offrent les peuples à son œil acéré, Morerod participe au mystère d’un regard, d’un sourire à peine esquissé. Il dresse une géographie de l’époque à travers des centaines de portraits d’inconnus, du Paris léger au Tanger pauvre et rude, mais aussi de modèles féminins dont il s’éprend. Pastora, belle gitane de Séville, s’imposera dans la durée comme une égérie incontournable. Les portraits d’elle datent de 1907 jusqu’à sa disparition en 1917. Violette Lasala, demi-sœur du poète Supervielle que l’artiste surnomme «la Dame admirable», fait aussi partie de ces tragiques effigies à la beauté fragile, caressée de craies poudreuses et sensuelles. Elle sera le prélude à une recherche plastique toute à l’économie, le trait pour le trait afin de parvenir à l’essentiel. Un ultime exercice de maturité. Morerod, emporté par la tuberculose, s’éteint à Lausanne en 1919, à l’âge de 40 ans.

La Dame admirable V, 1918, pastel.
Pastora à la coiffe rouge, non daté, pastel.

Regain de succès

De son vivant, Morerod eut sa part d’expositions et de renommée. En 1907, il est membre du jury du Salon d’Automne à Paris. En 1913, le Musée Rath lui consacre une grande rétrospective. Mais il aura fallu près de vingt ans pour que son œuvre émerge à nouveau. Du Musée d’art de Pully/VD à la Fondation l’Estrée à Ropraz/VD où l’exposition-vente de 2021 connut un succès sans précédent, les présentations se succèdent depuis huit ans.
«Le fait d’exposer aujourd’hui l’artiste dans un hôpital fait d’autant plus sens qu’à partir de 1914, il effectua des séjours à Leysin pour tenter de guérir du mal qui l’emportera», note Jacques Dominique Rouiller, président de l’Association des amis de l’artiste et commissaire de l’exposition. Autour de 43 œuvres choisies qui font voyager, notons la vidéo signée Patrick Gehri qui, entre dessins préparatoires, croquis et aquarelles, met en lumière les thèmes embrassés par l’artiste au cours d’une vie aussi trépidante qu’incertaine. Hormis les œuvres prêtées, toutes sont à vendre.

 

Viviane Scaramiglia

Edouard Morerod
L’art du trait et du regard

Jusqu’au 21 juin 2024
Galerie de l’Hôpital de Morges
EHC Ensemble Hospitalier de La Côte
galerie@ehc.vd.chwww.ehc-vd.ch