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Tradition et innovation

Une seconde vie pour le patrimoine genevois

2 Mar 2022 | Articles de Une

Reconvertir des lieux patrimoniaux, vides ou laissés temporairement en friche, permet, entre autres, de soutenir la culture locale. Par ce biais, les sites en question maintiennent leur essence, tout en accueillant un usage renouvelé. Cette démarche s’inscrit dans une logique propre à l’Etat de Genève, qui consiste à aborder conjointement divers aspects du territoire: le patrimoine, l’aménagement, l’environnement, la culture, etc. Une approche transversale qui prend tout son sens dans le cadre local – lors de mutations urbaines telles que celle du secteur Praille-Acacias-Vernets – et dans le contexte global de la stratégie fédérale «Culture du bâti» (Déclaration de Davos, 2018).

AGenève, tout comme dans d’autres villes-cantons fortement densifiés et où le terrain est rare, on ne peut se permettre de garder des espaces désaffectés, dans l’attente de nouveaux projets. Il s’écoule parfois de longues périodes «transitoires», entre l’établissement des plans, la mise à l’enquête publique, le traitement des éventuelles oppositions, et enfin l’exécution. Alors pourquoi ne pas utiliser la substance bâtie, ce potentiel existant, pour y implanter une nouvelle fonction? Et ce qui est de l’ordre du provisoire peut se muer en définitif si l’expérience s’avère concluante.
Certains des bâtiments/sites concernés sont protégés ou inscrits à l’inventaire – comme la Villa Rigot ou le Domaine de Penthes – et porteurs d’une valeur patrimoniale reconnue. D’autres sont plus modestes, ordinaires, industriels et artisanaux, telles que les anciennes usines Kugler ou de la Société genevoise des instruments de physique à Genève. «Le tissu bâti est à considérer non seulement sous l’angle de la mémoire, mais aussi de l’usage, à transmettre ou à (re)découvrir», explique l’architecte cantonal genevois Francesco Della Casa, qui envisage le patrimoine au sens large. L’exemple du PAV (Praille-Acacias-Vernets) est parlant: sans chercher à gommer la vocation industrielle qui a marqué le périmètre en y «casant» de nouvelles affectations, les autorités ont entrepris une mutation qui a du sens.
Partout où les opportunités se présentent, le Canton mène un processus de reconversion des bâtiments et des terrains dont il est propriétaire. Ces requalifications s’inscrivent dans une perspective de durabilité, tout comme l’est le réemploi des matériaux de construction. Des usages multiples peuvent prendre place dans les locaux en déshérence: culture (création ou diffusion), habitat, travail (start-up), commerces, équipements scolaires et de loisirs, etc. L’image des lieux se transforme progressivement, une nouvelle dynamique émerge. La régénération par la culture apporte souvent des retombées positives, qui rayonnent bien au-delà du quartier, en contribuant par exemple au développement économique et touristique de la commune.

Potentiel à exploiter

Rappelons que la culture a été pionnière dans le domaine de la réappropriation des lieux, à Genève notamment, avec des occupations plus ou moins licites. Dans les métropoles alémaniques (Zurich, Winterthour, Bâle, etc.), ces initiatives spontanées ont évolué, s’organisant de manière plus rigoureuse. Les bâtiments anciennement industriels sont souvent situés au centre-ville, offrent une grande modularité et se démarquent par un certain cachet, des atouts appréciés par les milieux culturels. «Nombre d’artistes de notre région se trouvent aujourd’hui dans des conditions précaires, une situation qui s’est aggravée avec la pandémie et qui risque bien de se prolonger pendant quelque temps encore, note Nicole Valiquer, coordinatrice Patrimoine, Lieux culturels et Territoire à l’Office du patrimoine et des sites (Département du territoire). Les acteurs et actrices culturels n’ont souvent pas les moyens d’accéder au marché immobilier ‘traditionnel’. Nous avons ainsi une pléthore de demandes pour des locaux de création et de diffusion et la réaffectation de sites et de bâtiments répond clairement à ces besoins». L’architecte cantonal met toutefois en garde: «Il faut éviter que la culture ne devienne un alibi. Une convention d’occupation temporaire ou un contrat de prêt à usage offre des garanties et permet de pallier d’éventuels travers».
Se positionnant comme des laboratoires urbains, les coopératives d’habitation ont joué, de tout temps, un rôle clef dans le domaine de la réutilisation des bâtiments. Ces formes d’organisation mettent l’accent sur l’échelle locale, à savoir l’unité de voisinage ou le quartier; elles proposent des appriopriations multiples, explorent des champs d’expérimentation et sont à la recherche de solutions innovantes.

L’ancien stade de football Gurzelen à Bienne se prête à des usages variés. Les gradins
ont été maintenus.
Depuis février 2021, Ressources Urbaines propose six espaces de travail à ses membres
à la Maison des Médecins au Grand-Saconnex.

Construire est un acte culturel

«Nous sommes attentifs aux expériences menées dans d’autres villes et nos responsables de différents services effectuent régulièrement des visites. Ces exemples nourrissent notre imaginaire, insiste Francesco Della Casa. C’est le cas de Gurzelen, un ancien stade de football à Bienne, dont l’utilisation temporaire est en passe de se pérenniser. Le sort de ce terrain étant en suspens, des associations locales ont proposé aux autorités biennoises d’en faire un lieu propice à des projets en tout genre. Depuis 2017, c’est un espace libre pour la créativité, la culture et les sports, un lieu de rencontre ouvert sur le quartier. Les usages ont été prolongés en accord avec la Municipalité, particulièrement encline à ce genre de dispositif».
L’architecte cantonal cite également l’ancienne caserne des pompiers Feuerwehr Viktoria à Berne, classée au patrimoine historique, que la Ville a louée à une association constituée pour l’occasion. Suite à un appel basé sur des critères de développement durable, près d’une trentaine de projets y ont pris place. Les loyers abordables ont attiré nombre d’artistes et d’artisans, ainsi que des entrepreneurs qui ont pu se lancer sans prendre trop de risques. Après trois ans d’occupation, une coopérative s’est créée, dans le but d’aménager les locaux de manière permanente, tout en gardant l’esprit développé durant la période transitoire.
C’est une démarche similaire qui motive Ressources Urbaines; cette coopérative genevoise, fondée en 2019, propose aux artistes, artisans, créateurs et acteurs socio-culturels des espaces de production, d’échange et de diffusion à des prix abordables. Cependant, l’association ne se limite pas aux seuls lieux investis: elle élargit son champ d’investigation à la ville et à son devenir, participant ainsi à la dynamique de transformation urbaine. «La structure Ressources Urbaines joue également un rôle de pivot, faisant dialoguer des acteurs qui n’en ont pas forcément l’habitude, poursuit Nicole Valiquer. Des collaborations aux formes multiples peuvent ainsi se nouer, entre acteurs privés (propriétaires, développeurs, opérateurs), publics, fondations d’utilité publique telle que la Fondation pour la promotion du logement bon marché et de l’habitat coopératif (FPLC), professionnels et société civile». Ces partenariats rejoignent d’ailleurs le message central délivré par la Déclaration de Davos, à savoir créer des synergies entre les différentes politiques sectorielles.

A travers le canton

Ressources Urbaines se mobilise en faveur de projets variés: ancienne Usine Parker (Carouge), Manufacture de cadrans de montres Stern Frères au sentier des Saules, Maison des Médecins à la place de Carantec (Grand-Saconnex), Jardins du Point Cardinal (Carouge), etc. Un nouvel élan est redonné à des lieux en friche, ainsi qu’à leurs alentours. Car, selon le principe de constellation, la culture essaime, se divise, se répand dans et au-delà des bâtiments. Certaines transformations et travaux de rénovation sont rendus possibles grâce au soutien de la Fondation pour la promotion de lieux pour la culture émergente (FPLCE). «Nous poursuivons nos réflexions, afin de cerner les bâtiments dont l’implantation correspond le mieux aux attentes du monde de la culture et de la population. Les sites au fil de l’eau – le long de l’Arve ou du Rhône – offrent de vrais potentiels, tout comme les projets de réaffectation du patrimoine bâti par la culture», conclut Nicole Valiquer.

Véronique Stein

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