Anne DuPasquier.

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Ville de demain

Le quartier durable, maillon essentiel

2 Mar 2022 | Articles de Une

Comment «habiter» aujourd’hui sans compromettre le destin des générations futures? Face aux multiples défis auxquels le monde est confronté – changement climatique, épuisement des ressources naturelles, déclin de la biodiversité, vieillissement démographique, etc. -, nos lieux de vie sont amenés à se réinventer. Un ouvrage succinct mais dense, basé sur de nombreux exemples suisses et étrangers, fait le point sur la question. Anne DuPasquier, spécialiste du développement durable, estime que c’est entre autres à l’échelle des quartiers qu’il faut agir, car ces portions de territoire fonctionnent comme des rouages fondamentaux du métabolisme urbain. L’auteur dresse un bilan, lance des pistes de réflexion et propose des solutions innovantes, tout en se gardant bien de donner des leçons à ceux qui font la ville (architectes, promoteurs-développeurs et constructeurs).

– Pourquoi ce livre?
– Je suis biologiste de formation, spécialisée dans le domaine de l’environnement et du développement durable (DD). Pendant dix-sept ans, j’ai travaillé à l’Office fédéral du développement territorial, dont l’une des missions est de mettre en œuvre le DD en Suisse. Dans ce cadre, j’ai eu l’occasion de traiter diverses thématiques en lien avec le développement durable, comme l’alimentation, la santé, le social, l’environnement, la construction ou la culture. Cela m’a également amenée à être en contact avec de nombreux représentants communaux et cantonaux, ainsi que diverses organisations en Suisse et à l’étranger. Leurs réalisations méritaient d’être rassemblées et partagées dans un ouvrage. Il me semblait aussi important de mettre en exergue les divers paramètres constitutifs des quartiers durables, qui, ne se limitent pas, et loin de là, au seul domaine de l’énergie.

– Quel est le principal message que vous souhaitez transmettre?
– La transition vers un monde plus durable est une responsabilité collective, qui doit aussi se faire avec l’adhésion de la population. Ainsi, l’échelle du quartier – celle du quotidien et du cadre de vie – permet à chacun d’intervenir. Les exemples présentés donnent matière à inspiration. Agir sur les quartiers est pertinent, car les résultats sont tangibles; cette échelle est en outre plus facilement maîtrisable par les autorités et par les habitants eux-mêmes. A relever que chaque quartier a son identité propre et que les mesures à apporter diffèrent largement selon les situations. C’est également l’échelon idéal pour tester des actions éphémères, sans grand frais, avant de les pérenniser le cas échéant.

– Quelle est votre approche du milieu urbain?
– Rappelons avant tout que les trois quarts de la population suisse vivent dans des agglomérations et que la ville concentre de nombreux enjeux. Plus de la moitié des gaz à effet de serre est causée par les secteurs du bâtiment et des transports cumulés. Cependant, il ne suffit pas d’aligner des solutions technologiques, encore faut-il aborder notre territoire comme un système où les multiples facteurs – environnementaux, économiques et sociaux – sont interconnectés. Alors par où commencer, me direz-vous? Nous ne sommes pas obligés de résoudre tous les problèmes d’un coup, mais en débutant par l’un ou l’autre, nous aurons un impact significatif sur l’ensemble! Par exemple, la prise de conscience du déclin dramatique de la biodiversité entraînera un intérêt pour ses causes, nous amenant à reconsidérer notre santé et notre alimentation, ainsi que notre mobilité et, de manière plus large, notre mode de vie.

– Selon vous, il faudrait généraliser les quartiers durables en Suisse, sans pour autant aboutir à une «dictature écologique».
– Je m’étonne toujours de ce que les nouvelles constructions et ensembles bâtis n’intègrent que de manière sporadique la durabilité. On parle souvent des critères énergétiques, mais on tend à négliger les paramètres sociaux, comme ceux en lien avec le vieillissement de la population. En outre, la question de la biodiversité n’est pas toujours suffisamment prise en compte.

Les Vergers à Meyrin/GE.
«Coopérative d’En face», Neuchâtel.

– Intervenir sur le quartier, est-ce conciliable avec les décisions qui se prennent à d’autres niveau (communes, cantons, national, international)?
– Les efforts doivent s’effectuer à tous les échelons: le DD est un processus combiné bottom up et top down. En effet, les actions locales ont besoin d’un soutien communal; une mobilisation des autorités cantonales peut avoir un effet encourageant pour les particuliers. Enfin, le niveau national fixe les cadres législatif et incitatif, alors que l’international prend appui sur le 11e objectif de l’Agenda 2030 de l’ONU (durabilité et résilience des villes).

– Sans fournir de recettes standards, quels sont les ingrédients qui font qu’un quartier durable est réussi? En d’autres termes, que faut-il pour que la mayonnaise prenne?
– Il est important d’avoir des valeurs et des principes partagés, ainsi qu’une organisation structurée. Le déploiement de mesures compensatoires est également un aspect essentiel. Prenez les quartiers sans voiture: si les habitants sont prêts à renoncer à leur véhicule individuel, il faudra prévoir des locaux à vélos, des accès facilités pour la mobilité douce, des aides pour les abonnements de transports publics, ou encore la mise à disposition de véhicules occasionnels (Mobility) ou en partage.

– Pouvez-vous citer quelques bons exemples de quartiers durables en Suisse?
– Il y en a beaucoup…toutefois, certains sont encore en construction (Métamorphose à Lausanne, par exemple) ou trop récents pour en tirer un bilan. Les résultats se mesurent dans le temps. En ce sens, la Suisse alémanique a une longueur d’avance, avec des quartiers construits à l’initiative de coopératives. Ces dernières permettent d’offrir des logements à prix abordables, grâce à l’octroi par les Municipalités de terrains en droit de superficie. Je citerai ainsi Kalkbreite, un quartier sans voiture à Zurich, bien desservi en transports publics et comprenant une centaine de logements aux typologies variées. Parmi ceux-ci se trouvent des clusters, une forme d’habitat innovante qui permet de réduire considérablement la surface habitable par personne; il s’agit d’un regroupement de studios avec cuisinette et salle d’eau, connectés entre eux par des espaces partagés (grande cuisine, salon, etc.). Un bon compromis entre la sphère privée et la recherche d’interactions sociales. Toujours à Zurich, mentionnons le quartier de Hunziker Areal, construit par la Coopérative «Mehr als Wohnen» («Davantage que du logement») et situé à l’emplacement d’une ancienne fabrique de béton. L’inclusion en est l’un des points forts, tout comme la mixité sociale que la Coopérative veille à maintenir sur le long terme.

– Et en Romandie?
– Le cas des Vergers à Meyrin (Genève), avec ses 1300 logements, est très intéressant, notamment pour son mode de gouvernance participative, à tous les stades du projet. Largement soutenu par les autorités communales, ce quartier d’envergure compte une grande variété architecturale; il présente une mixité sociale et fonctionnelle. Celle-ci est obtenue par la diversification des logements: subventionnés, PPE, coopératives, location, chambres pour étudiants, immeuble pour seniors, etc. Dans le quartier d’Oassis, à Crissier/VD), le bâti a su s’adapter en partie au cycle de vie des habitants. En effet, les personnes âgées ont la possibilité d’habiter dans leur appartement aussi longtemps qu’elles sont autonomes, puis de passer dans des logements protégés d’une résidence senior dans le même bloc d’immeubles. Je citerais enfin un quartier de petite taille, inséré dans le bâti existant et inauguré en 2019: la «Coopérative d’En face», au centre-ville de Neuchâtel. Avec son jardin potager, son verger et ses espaces conviviaux, l’ensemble participe pleinement à la vie des quartiers environnants.

– Comment s’assurer que le terme d’écoquartier ou de quartier durable ne soit pas utilisé à tort et à travers?
– En effet, il faut rester très prudent. La notion d’écoquartier ou de quartier durable n’est pas «protégée», quiconque peut donc se l’approprier. Des certifications de durabilité, comme «SEED-Next Generation Living», offrent une certaine garantie, en intégrant toutes les dimensions du DD et ce, de la planification à l’exploitation du quartier.

 

Propos recueillis
par Véronique Stein

 

«Habiter durable. Au cœur des quartiers», par
Anne DuPasquier. Collection Savoir suisse, PPUR, EPFL, 2021. En vente au prix de CHF 17,50.

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