CELLES QUI FONT LA SUISSE - Franziska Biner
De Zermatt au Gouvernement valaisan
A 38 ans, la vice-présidente de la station des pieds du Cervin vient d’entrer triomphalement au Conseil d’Etat, avec la double responsabilité d’y représenter le Haut-Valais et toutes les femmes du canton. Rencontre avec une fonçeuse passionnée et passionnante
Dans «Un Vagabond à l’Etranger», l’écrivain américain Mark Twain se moque avec humour et un certain mordant des expéditions qui se bousculaient à Zermatt pour partir à la conquête des sommets de la région au XIXe siècle. L’occasion pour nous de visiter sur ses traces l’Hôtel Riffelberg, où Twain a résidé, plus vieil édifice touristique de la commune, puisque construit en 1855. La vue sur le Cervin, le Weisshorn et les autres 4000 entourant la cuvette de Zermatt, y est tout simplement somptueuse.
S’aventurer sur les traces du créateur inspiré de Tom Sawyer et Huckleberry Finn, et quelques années plus tard, sur celles d’Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes (descendu lui au Riffelalp), c’est comprendre en un coup d’œil la nature même et le potentiel de Zermatt, destination unique au monde avec 38 des 54 plus de 4000 mètres suisses et plus de 360 km de pistes de ski.
Des étoiles plein les yeux
«Zermatt sort du commun; elle est même unique», sourit Franziska Biner, sa vice-présidente élue récemment au Conseil d’Etat valaisan. Avec son architecture villageoise d’antan – intangible vu la sévérité des règlements de construction – et l’interdiction ô combien agréable des voitures dans ses rues, Zermatt n’a guère de concurrence en matière de bien-être alpin. «Il est vrai que nos parents, nos arrière-grands-parents, ont su préserver notre identité et notre esprit montagnard, précise Franziska, tout en développant nos facultés d’accueil».
En clair, des hôtels de luxe totalisant, grosso modo, plus de 150 étoiles, ainsi que des restaurants ayant collecté plus de 250 points GaultMillau et 20 étoiles Michelin. «On a l’habitude d’investir pour le tourisme, commente celle qui sera la seule femme du Gouvernement valaisan. Et surtout, on le fait en famille pour conserver les clefs de notre avenir». Sur ce point, il y a sans doute unanimité des quelque 5740 habitants de Zermatt, hôtes en hiver de 17 500 invités dans l’hôtellerie, mais au total de plus de 50 000 visiteurs, skieurs, randonneurs ou alpinistes par jour.
– Votre famille correspond-elle à l’idée qu’on se fait, plus bas en plaine, des citoyens de Zermatt?
– Bien sûr, mon papa est guide de montagne, ma maman gardienne de refuge. On a des chèvres – j’ai des chèvres! Mes grands-parents, eux, avaient des moutons «nez noir», typiques du Haut-Valais.
– Quelle est votre définition de Zermatt?
– Dans mon cœur, c’est resté un village au milieu d’une magnifique montagne, peuplé de gens qui ont su préserver leur esprit alpin.
– Et là-haut, tout est 100% local?
– On a bien eu raison de garder dans nos mains l’hôtellerie et la restauration. Ça fait de Zermatt une destination touristique qui n’a rien à voir avec ces communes anonymes qu’on peut voir ailleurs dans les Alpes. J’ajoute que quand d’autres vendaient leurs remontées mécaniques à des capitaux étrangers, les Zermattois les ont gardées en mains propres. C’est capital pour notre économie et notre avenir. Et cela a été rendu possible par l’investissement financier de la Commune et de la Bourgeoisie.
– Tout le monde dans votre village vous prédisait la présidence de la Commune sous peu. Vous êtes très attachée à votre station, alors comment se fait-il que l’on vous retrouve au Conseil d’Etat?
– Il y a des gens à Zermatt qui espéraient que je reste au village, mais c’est une chance pour Zermatt d’avoir pour la première fois une conseillère d’Etat. Je ferai d’ailleurs tout pour leur prouver mon attachement, mais de toute façon, ils me connaissent bien. Et si je vais prendre, travail oblige, un appartement dans le chef-lieu, je vais garder mon chez-moi à Zermatt. Quatre heures de trajets par jour en commençant à 6h et en finissant à 23h, ce ne serait pas réaliste quand on connaît l’agenda des membres d’un Gouvernement cantonal. Je rentrerai donc de temps en temps, dès que je le pourrai.
– Tous les germanophones du canton vous connaissent, puisque vous présidez votre parti, «Les Noirs du Haut» comme on dit, depuis sept ans. Mais qu’aimeriez-vous partager en premier avec les Valaisans du centre et du bas?
– Sans hésiter, ma passion du Valais. Je suis comme eux: j’adore vivre ici. A nous d’enrichir encore cette chance.
Zermatt, une station hors du commun.
– Les responsabilités ne vous ont jamais fait peur…
– Jamais. Je les ai exercées dans ma commune, au Grand Conseil. Dans mon métier, je gère parfois des budgets qui se chiffrent en dizaines de millions. Elue, je serai fière d’avoir une double responsabilité: représenter les Haut-Valaisans ET les femmes de ce canton. Je serais seulement la deuxième femme au Gouvernement après une autre Haut-Valaisanne, Esther Waeber-Kalbermatten.
– Certaines féministes vous trouvent trop à droite…
– Dans ce cas, j’espère les surprendre.
– Seule face à quatre collègues masculins, ce ne sera pas facile!
– Détrompez-vous! J’aime travailler avec les hommes, échanger, consulter, réfléchir, planifier, décider enfin. Parce que pour moi, décider, ça veut dire FAIRE, réaliser. Et c’est la raison pour laquelle je me sens une femme d’Exécutif.
– Arrivez-vous à conserver une vie privée dans ce tourbillon qu’est la politique?
– J’ai, depuis longtemps, peu de temps à consacrer à ma vie privée, c’est pourquoi il n’y aura probablement pas beaucoup de changement. Car si on reçoit beaucoup d’énergie de la politique et des citoyens, en retour on doit s’y consacrer sans compromis, à fond! Heureusement, je suis très proche de ma famille, et l’on trouve toujours le temps de faire des sorties en montagne ensemble, c’est notre passion commune.
– On se réjouit de vous voir occuper le dicastère des Finances et de l’Energie, et vous?
– Je suis une gestionnaire des finances rigoureuse, ce département très important ne me fait donc pas peur. Quant à l’énergie, c’est un enjeu capital pour le Valais. A nos barrages, il est grand temps d’ajouter les énergies renouvelables, et principalement le solaire.