Dr. Karim Mouzoune.

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L’analyse d’un chercheur

Avenir post-Covid: de l’habitat au «trabitat»

4 Mai 2022 | Articles de Une

Docteur ès sciences économiques et sociales installé à Genève, Karim Mouzoune a mis sous la loupe le télétravail à domicile durant la crise sanitaire. A l’heure où employeurs et employés y ont pris goût, son essai richement documenté donne à réfléchir sur la nouvelle manière de concevoir l’habitat et le bureau de demain. L’émergence du «trabitat», conciliant vie privée et télétravail, devrait précipiter l’obsolescence du modèle fonctionnaliste du logement perpétué depuis les Trente Glorieuses. Entretien avec l’auteur.

– Au temps du confinement et du télétravail, l’habitat, écrivez-vous, est devenu un hyper-espace où se cristallisent les nouveaux besoins.
– Dimensionné pour recevoir les fonctions prioritaires – repas, repos, hygiène du corps, loisirs -, le logement n’est pas fait pour y vivre 24 heures sur 24. La brusque montée du télétravail à domicile en période de coronavirus a mis en exergue les difficultés de coexistence entre vie privée et vie professionnelle. L’enquête que j’ai menée à Genève depuis mars 2020, auprès de cent quatre-vingt personnes actives, relève les problèmes de logements suroccupés, souvent privés d’un prolongement extérieur, trop exigus pour y installer durablement une zone de travail, insuffisamment insonorisés pour s’y concentrer. Des logements dans lesquels la majorité des personnes interrogées a dû recourir à des marqueurs distinguant les différentes fonctions de l’espace, comme les paravents, parois ou bibliothèques mobiles, pour privatiser un coin du séjour ou d’une chambre.

– Le télétravail est-il porteur de changements durables dans les caractéristiques de l’habitat?
– Aux inconvénients font écho les avantages du télétravail. Pas moins de 80% des personnes interrogées savourent la plus grande souplesse dans l’organisation du temps de travail, qui assure un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle, 70% apprécient la baisse du stress dû aux déplacements et 95% la diminution de l’empreinte carbone relative à la mobilité habitat-travail. A l’heure où environ 75% des personnes actives ne souhaitent plus renoncer au télétravail au rythme d’un à deux jours par semaine, le phénomène largement amplifié par la pandémie porte à réfléchir à un nouvel «ordinaire» de l’habitat qui repousse le modèle fonctionnaliste qui perdure depuis les Trente Glorieuses au nom de valeurs telles que la souplesse, la flexibilité, la modularité, la réversibilité et la chronotopie. Ce qui est en train d’être pensé n’est pas un logement doté d’une surface habitable suffisante pour télétravailler, mais un logement à superficie réduite, caractérisé par la plurifonctionnalité de ses espaces. L’engagement de certains concepteurs à construire selon ce modèle d’organisation hybride des espaces et des temps de type «trabitat» (travaux de Tanguy Dufournet, Djaouidah Séhili, Patrick Rozeblatt, 2015-2019) se heurte toutefois, pour l’heure, aux nombreuses normes légales.

– Quelle peut être l’adaptation du territoire et de l’habitat aux métachangements à l’œuvre, socio-économiques, démographiques et climatiques?
– Pour prendre l’exemple de Genève, le territoire cantonal est encore fortement marqué par le modèle du zoning monofonctionnel. Les logements ont suivi la même tendance: logements sociaux, logements de haut standing, pour les revenus moyens, les étudiants, les personnes âgées. Face à cette société fragmentée et au paysage urbain divisé, l’architecture est un moyen qui doit permettre d’organiser la diversité et la mixité spatiale. Aujourd’hui, l’habitat associatif ou partagé – tel qu’il s’est développé notamment dans les écoquartiers des Vergers à Meyrin et à la Jonction – est un modèle émergent, qui constitue un véritable intérêt sur les plans architectural, social, économique et écologique. Selon ce modèle, les plans sont adaptés pour répondre aux besoins des différentes constellations. Selon leurs concepteurs, il s’agit de «tenir compte des personnes seules, des couples, des colocations, des familles monoparentales ou recomposées dont la taille varie, sachant que les structures familiales changent tous les dix ans environ». Un appartement peut accueillir, par exemple, une famille de quatre personnes ou trois seniors et deux jeunes. Certains «clusters» peuvent avoir une chambre d’amis, d’autres un espace bureau à partager. Cette manière d’agglomérer de petits appartements permet d’économiser des mètres carrés et de densifier le logement, tout en assurant l’individualité des habitants et l’intimité de la sphère domestique, en conservant les possibilités d’échange avec le voisinage.

La reconversion de bureaux en habitations se heurte à quelque deux cents normes et lois qui touchent l’immobilier!

– Quel est l’avenir des bureaux dans la perspective du développement du télétravail?
– L’espace de travail changera également de configuration. Il deviendra avant tout un lieu de collaboration où le bureau fixe disparaîtra au profit de tiers-lieux déterritorialisés, marqués par des proximités relationnelles différenciées avec les collègues et collaborateurs d’autres services. L’essor des espaces de coworking, des flex offices et des hubs signale le développement du travail nomade, du «zapping bureaucratique», des postes de travail flexibles, collectifs et non attitrés qui aboutissent à une «déconsommation de surfaces». Ce qui, au vu de l’activité de construction actuelle en Suisse, contribuera à augmenter les taux de vacance des bureaux. L’écart entre localisations centrales appréciées et sites périphériques moins prisés continuera de se creuser. Notons par ailleurs que les nombreuses surfaces de bureaux vides (190  000 mètres carrés à fin 2021, selon les statistiques cantonales) sont souvent inaptes à une reconversion en logement. En effet, un immeuble commercial possède en général des faux-planchers techniques impropres au logement. Les colonnes verticales pour les fluides y sont plus rares, d’où la nécessité d’en créer de nouvelles. Les ventilations et le chauffage doivent aussi être adaptées aux nouveaux usages. La reconversion de bureaux en habitations se heurte aussi aux quelque deux cents normes et lois qui touchent l’immobilier. L’augmentation de la pression sur les logements devrait toutefois accélérer les adaptations légales.

 

Propos recueillis
par Viviane Scaramiglia

 

«Télétravail à domicile en période de coronavirus – Vers une nouvelle conception du travail, du bureau et de l’habitat», par Karim Mouzoune, 172 pages. Editions Jets d’Encre.

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