L’immeuble de bureaux converti et son extension offriront 181 logements locatifs.

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Chantier

A Champel, l’ex-siège de Cargill converti en 121 logements

8 Mai 2024 | Articles de Une

Avenue Louis-Aubert, le chantier de transformation de l’immeuble des années 1970 signé Jean-Marc Lamunière, figure tutélaire du bâti suisse, met en œuvre une stratégie de conservation projetée par le bureau lausannois Brauen Wälchli Architectes et méticuleusement appliquée par l’entreprise totale HRS Real Estate SA. Une ambitieuse opération menée par Axa Assurances SA, représentée par Axa Investment Managers Suisse SA.

La délocalisation de Cargill à Pont-Rouge, principal locataire depuis quarante ans de l’immeuble d’Axa au 20, avenue Louis-Aubert, a donné libre cours au projet de transformation mis en chantier fin octobre 2022. L’intervention sur ce bâtiment de dix étages sur rez + attique, inscrit à l’inventaire, est d’autant plus exemplaire qu’elle associe de strictes mesures de conservation au changement d’affectation qui mettra à disposition 121 logements locatifs du 3 au 5 pièces, courant 2025. Une nouvelle construction offrant 60 appartements supplémentaires est prévue en deuxième étape, au-dessus de l’ancien parking souterrain. Le concept des architectes lausannois Brauen Wälchli, sélectionnés sur concours, constitue une prouesse en matière de discrétion, voire d’invisibilité de l’intervention.

La valeur architecturale

Ancien siège régional du groupe d’assurance Winterthur construit entre 1974 et 1978, en retrait de l’avenue Louis-Aubert, la haute barre se distingue par une expression très marquée de la structure, qui joue avec des éléments inhabituels, comme les angles chanfreinés et les ouvertures en saillies sur l’angle des étages supérieurs. Les piliers en béton lavé de couleur ocre clair se démarquent des pièces de serrurerie composant les balcons, tandis que les allèges de fenêtres de teinte foncée s’intègrent avec finesse à l’ensemble.
La largeur des travées de la façade en béton préfabriqué est dictée par la trame modulaire carrée, de 1,86 m de côté, qui définit les espaces intérieurs. Une sorte de «double» façade décollée, pour des raisons d’isolation de la structure primaire, est rythmée par les brise-soleil et les coursives d’entretien. Mettant en crise la grille rigide de Mies van der Rohe, qui n’inclut pas les espaces techniques et de services, Jean-Marc Lamunière, à l’exemple de l’architecte américain Louis. I. Kahn, adopte le principe innovant des piles porteuses creuses qui permettent d’intégrer les réseaux d’eau, de ventilation et d’électricité. Une façon d’assurer la flexibilité de l’organisation intérieure et la fluidité des circulations que le bâtisseur utilisera, par ailleurs, dans le développement des édifices destinés au Jardin Botanique de Genève.

Les logements de forme trapézoïdale préservent la structure originelle.

Intervention minutieuse

«Dès le développement du projet, la reconversion a fait l’objet d’un dialogue soutenu et continu avec l’Office du patrimoine et des sites (OPS). Et cela se poursuit pour chaque détail pertinent dans le cadre de l’exécution», explique David Genet, responsable Rénovation Genève chez HRS Real Estate SA. La conservation de la structure, le respect de la trame, des teintes et des matérialités d’origine sont autant d’impératifs à respecter pour préserver les valeurs du bâtiment, tout en augmentant sa valeur d’usage (mise à jour des normes incendie, thermique et phonique). Le degré de sablage du béton lavé, les tonalités, comme l’orange des faux-plafonds et le rouge des portes à l’étage, sont passés au crible. Moderniste, l’usage de couleurs franches qui distinguent certains éléments ajoute effectivement à la lisibilité structurelle et spatiale de l’ensemble. Les serrureries des coursives d’entretien sont restaurées, remises aux normes, galvanisées et thermolaquées pour devenir des balcons.
Intégré avec discrétion, le dispositif de sécurité incendie (paroi coupe-feu, escalier et ascenseur pour les sapeurs-pompiers, désenfumage mécanique, parcours de fuite) n’affecte en rien la configuration du hall d’entrée, avec son intéressant escalier principal articulé en trois volées d’un étage à l’autre et – rare pour l’époque – illuminé par des spots intégrés dans le béton. Le vaste comptoir d’accueil cylindrique cherche encore sa nouvelle fonction pour animer cette zone commune. L’indispensable mise à jour technique et normative, dont l’isolation thermique renforcée, n’altère pas la lecture structurelle du bâtiment qui sera labellisé Minergie® Rénovation. L’attique, originellement entièrement réservé aux techniques, intégrera un spacieux logement de 5 pièces avec terrasse.

Forme atypique des logements

Corsetés par le rythme des poteaux en façades et à l’intérieur, les architectes ont relevé le difficile défi de l’habitabilité en jouant des obliques entre les éléments porteurs pour dessiner des pièces de forme trapézoïdale. A raison de douze par étage, distribués de part et d’autre d’un espace central, ces logements atypiques jouissent de loggias qui convertissent les anciens vitrages de bureaux. Mono-orientés, ouverts à l’avant sur l’avenue, ils donnent à l’arrière sur le terrain végétalisé de l’immeuble et le paysage arboré du chemin De-Normandie. Les locaux, ouverts sur une courette en sous-sol, ainsi que le rez, resteront affectés à des activités commerciales et de services. Fruit de l’engagement du maître d’ouvrage et d’un processus d’une extrême précision, cette démarche patrimoniale démontre la capacité de la modernité d’après-guerre de répondre aux besoins de l’usage habitatif et des normes environnementales d’aujourd’hui. Dès 2025, le bâtiment, expression d’une rationalité empreinte de classicisme, sera occupé par les locataires, tout en continuant à raconter l’histoire constructive d’une époque.

L’extension en deuxième étape

Déjà en chantier, l’extension prévue à l’horizon de 2027 sera érigée sur le site du parking adjacent, dont la capacité sera réduite pour laisser place aux fondations. Plus étroite et de même hauteur que l’édifice principal, elle sera reliée à ce dernier par une passerelle de verre et de métal au niveau du premier étage. La nouvelle construction sera également labellisée Minergie. Le coût – non divulgué – de l’opération porte au total sur 91 500 m3, soit 57 500 m3 pour le bâtiment, 14 000 m3 pour le parking et 20 000 m3 pour l’extension.

 

Viviane Scaramiglia

L’immeuble originel conçu par Jean-Marc Lamunière.

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